
/ Par Hazem Saghieh, ….Le Hezbollah et nous : chronique d’une illusion mortifère
Une foule brandissant le drapeau du Hezbollah et le portrait de Khamenei lors d’un rassemblement en son honneur après son assassinat, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 1er mars 2026. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Avant l’islam, les Arabes nommaient certaines années d’après les batailles qu’ils avaient menées, comme « l’année de l’Éléphant », en mémoire de la bataille éponyme. Ils ont aussi appelé les guerres de leurs tribus, telles que la guerre d’al-Basous, « Grands Jours des Arabes ». Pour notre part, tous nos jours et toutes nos années se rapportent au Hezbollah et à ses guerres. Ainsi, on peut dire qu’untel est né pendant la deuxième guerre du Hezbollah contre Israël, ou dix ans avant sa guerre en Syrie… Il a envahi le temps libanais, y compris nos temps personnels, sans jamais se lasser ni introduire la moindre modification pour rompre la monotonie.
J’ai entendu parler du Hezbollah pour la première fois en 1981. Ce jour-là, une organisation portant ce nom fut fondée en Iran, chargée de mener une « révolution culturelle » visant à purger les universités des « influences néfastes de la pensée occidentale ». Dans ce but, les universités furent fermées pendant quatre ans, période durant laquelle livres, programmes et systèmes éducatifs furent « purifiés ». Peut-être pour célébrer cette glorieuse purification mentale, le nom du Hezbollah devint l’une des principales exportations iraniennes. La branche libanaise vit rapidement le jour à l’ambassade d’Iran à Damas, suivie peu après par la branche irakienne.
Un autre indice de la nature du Hezbollah apparaissait déjà : alors que les partis totalitaires prétendaient autrefois représenter des nations, des peuples ou des classes sociales, le Hezbollah (littéralement « parti de Dieu ») ne se contenta pas de moins que Dieu Lui-même à sa tête. Sur cette base, son futur secrétaire général, Hassan Nasrallah, tira une partie de sa grandeur de la sacralité transcendante. Et comme la doctrine khomeyniste de la velayet-e-faqih lui conférait, ainsi qu’à ses compagnons, un droit exclusif au pouvoir et au contrôle, il se présenta comme un cri lancé à nos faces et un index pointé vers nous. Lorsque Nasrallah fut tué durant la guerre, alors qu’on le croyait immortel, il fut surnommé « le Sacré », en plus du titre de « seigneur de l’amour », issu d’un soufisme de bas étage. L’odeur d’un projet totémique se fit sentir très tôt, nourri à présent par Naïm Kassem pour en assurer la pérennité.
Cette caractéristique fondatrice du Hezbollah répulsait dès lors toute personne libre, en particulier les femme encerclées d’hommes figés dans le passé, incarnant une conscience soumise à des codes conservateurs mêlant machisme et superstitions. Autre caractéristique fondatrice : au Liban, nous connaissions de nombreux partis confessionnels ne défendant chacun que sa communauté, ainsi que des partis religieux prétendant appliquer les commandements de Dieu. Le Hezbollah, lui, combinait le confessionnalisme et l’extrémisme religieux, nous lapidant doublement.
Vide culturel
Peu après sa fondation, il nous révéla ce qui était caché de ses identités. Il afficha sur les murs de Beyrouth des photos de jeunes qu’il appelait « martyrs heureux », et je me souviens encore d’une image qui me bouleversa : celle d’un « martyr heureux » ayant perdu la moitié de sa tête. Le Hezbollah voulait peut-être nous convaincre que le bonheur n’est possible que lorsqu’il ne reste au-dessus des épaules que la moitié d’une tête. Son culte de la nécrophilie l’amena à organiser une exposition de sang au ministère du Tourisme, au début de la rue Hamra, dans le genre de ce que nous appellerons plus tard une « installation artistique », avec une fontaine d’où coulait sans interruption un liquide rouge. Ce jour-là, Beyrouth se vidait de tout et devint le plus grand supermarché de martyrs et de sang du Moyen-Orient.
Il était désormais clair que cette créature draculienne aiguisait ses dents sur la chair du Liban. Le Hezbollah ne supporte pas un pays pluraliste et pacifique qui se targue de ses liens avec le monde et de ses efforts pour le rattraper. Pendant la guerre entre l’Irak et l’Iran, il suivit une stratégie consistant à kidnapper des ressortissants étrangers en coordination avec les services de sécurité syriens sous le régime de Hafez al-Assad, et à commettre des attentats contre des ambassades à Beyrouth que Téhéran avait décidé de viser. De temps à autre, une opération militaire, suicide ou non, était menée contre les Israéliens.
Cependant, les plus grandes opérations du Hezbollah visaient sa propre communauté chiite, la plus dynamique et la plus présente dans l’espace public libanais. Elle se trouva disposée à accueillir ses promesses mirifiques après l’occupation israélienne du Sud en 1982, couronnant sa guerre contre les organisations palestiniennes armées. Lorsque le Hezbollah et le vacarme khomeyniste parvinrent à se saisir des chiites désespérés, un processus inédit de fabrication mentale s’enclencha, créant une société hostile qui déteste l’autre et est elle-même haïe en retour. Ceux qui, à travers des livres ou des films, connaissaient la scénographie nazie et ses vigoureuses démonstrations juvéniles, étaient frappés de terreur par les rassemblements du Hezbollah, ses acclamations adressées à un leader immortel, les poings levés de ses partisans et leurs fronts bandés.
L’une des armes déployées par le Hezbollah pour accomplir sa mission fut la modification du sens des mots : victoire signifiait défaite, humiliation devint dignité, protection du pays et de ses habitants voulait dire cohabiter avec la mort. Pendant plus de quarante ans, le Hezbollah n’a produit aucune œuvre culturelle digne de mention. Ses mains n’ont été souillées ni par un roman, ni par une pièce de théâtre, ni par un poème, ni par un morceau musical. Et ce vide culturel fut nommé « culture de la résistance ».
La diffamation comme seconde langue
Un autre exploit du Hezbollah à cet égard : dans ses aventures au Sud et dans sa guerre contre les Syriens, il nous a convaincus qu’il répondait à une agression que personne n’avait vue, car elle réside dans une « essence », pas dans un événement précis. Ainsi, lorsqu’il attaqua Qousseir et Qalamoun en Syrie, ou kidnappa deux soldats israéliens, il anticipait la révélation d’un mal enraciné de l’autre côté de la frontière. Il a voulu nous faire oublier ce qu’enseignait le Grec Thalès de Milet il y a 2 600 ans sur la causalité des événements, afin de ne croire que ce qu’il disait.
En réalité, il s’occupait de choses jugées plus importantes que la culture, et même plus essentielles que les tâches urgentes pour la résistance, telles que la construction d’abris pour des habitants qu’il menait droit vers l’abattoir israélien. Son objectif principal était de soumettre les Libanais. Ainsi, en coordination avec le régime Assad, il mena des assassinats d’hommes politiques, de journalistes, de militaires et d’intellectuels, puis envahit Beyrouth pour la protéger de ses égarements. Plus tard, lorsque des jeunes libanais tentèrent de réformer leur système corrompu, il les confronta au fouet. L’explosion du port n’aurait jamais eu lieu sans le climat infect entretenu par lui pour soutenir Bachar el-Assad qui se plaisait à larguer des barils d’explosifs sur son peuple. Parallèlement à sa guerre en Syrie, le Hezbollah s’activait dans le trafic du cash et du captagon, tout en étranglant les secteurs économiques qui rapportaient au Liban des revenus.
Pendant ce temps, il a transformé la diffamation, l’accusation de trahison et l’appel au sang en une seconde langue que répètent ses porte-paroles avec fierté, aucun d’eux n’ayant la moindre lueur d’esprit. Sa force principale provenait d’une culture politique très largement partagée parmi nous : il suffit de prononcer les mots « résistance », « Palestine » ou « Israël » pour nous plonger dans un état extatique, nous rendant incapables de parler ou de protester, abandonnant à la bande appelée « Hezbollah » le soin de nous détruire encore et encore.
Par Hazem Saghieh, éditorialiste et écrivain
Traduit de l’arabe par Mira el-Hayek